La stratégie d’empowerment : des enjeux de la reprise du pouvoir collectif

Pourquoi décider de travailler de façon indépendante, autonome et libre ? J’ai découvert en m’interrogeant ainsi un terme dont les définitions sont aussi nombreuses que les domaines d’activités. Pourtant l’empowerment est avant tout une reprise du pouvoir collectif : un désir non sans enjeux dans des pays en constante libéralisation. 

Né au XXe siècle aux Etats-Unis, l’empowerment est le fait de donner davantage de droits et de possibilités d’agir aux individus dans le cadre de politiques publiques, urbaines et sociales, économiques ou écologiques. Il s’agirait donc de transférer certains pouvoirs au peuple et lui permettre de reprendre en main des éléments sociaux afin de créer de nouveaux possibles. Si les pays anglo-saxons ont déjà assimilé la notion d’empowerment, elle est encore loin de faire l’unanimité en France, dont la politique davantage par le haut jugerait trop radicale sa mise en place au sein des politiques publiques, notamment vis à vis de l’ethnicisation des agglomérations américaines. J. Scoralo évoque cependant l’analogie possible entre la politique d’empowerment anglo-saxonne et l’économie solidaire en France1, dont le développement local et durable mis en place par les collectivités et associations permettrait de reprendre en main les moyens d’insertions sociales. Ainsi il conclut cette idée en mettant en avant la dimension politique de l’empowerment, entendu comme une logique de confrontation de pouvoirs entre les dominants et les supposés dominés afin de rétablir l’équilibre social.

Selon Marie-Hélène Bacqué, l’empowerment « indique le processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper. Elle articule ainsi deux dimensions, celle du pouvoir, qui constitue la racine du mot, et celle du processus d’apprentissage pour y accéder ».2 Autrement dit, il s’agirait de prendre en compte les conflits sociaux pré-existants et de voir dans cette action une manière d’y répondre partiellement. L’auteure explicite son propos en prenant l’exemple des politiques urbaines de Boston, visant à développer l’emploi grâce à des aides financières ou des formations aux entreprises pour intégrer des individus dans le marché du travail. Cette politique a été également mise en place au Royaume Uni par la création de sécurité civile au sein de quartiers, visant à donner aux populations le pouvoir de régler les problèmes de vie locale par la médiation sociale et l’auto-sécurisation des lieux de vie3. Il s’agit d’une pensée libéralisée et individualiste, toujours selon Marie-Hélène Bacqué, permettant aux individus d’accéder au rêve américain par l’indépendance économique sous le prisme du pouvoir dominant. Une liberté encadrée, somme-toute, et une émancipation ambiguë.

L’exemple donné par Marie-Hélène Bacqué concernant la politique de développement de l’emploi et d’insertion professionnelle à Boston dénote une nécessité managériale dans cette volonté de construction du collectif. Il s’agit de créer du consensus entre les instances gouvernementales et les acteurs de la vie professionnelle en les mobilisant de manière pratique dans le règlement des problèmes liés à l’emploi. En d’autres termes, la désolidarisation du pouvoir face à l’emploi, ou du moins la délégation du pouvoir vers les entreprises aurait pour but de les rendre indépendantes et donc maîtresses des résultats à venir. « Le succès du mouvement communautaire s’accompagne du développement d’une culture professionnelle et entrepreneuriale qui le pousse vers des pratiques moins contestataires et plus managériales. »4, explique Marie-Hélène Bacqué. C’est donc bien ces idées de consensus et de libéralisation que nous devons interroger pour comprendre l’épanouissement de l’empowerment, des politiques publiques à la vie entrepreneuriale ou associative. De fait, le néo-management apparu dans les années 1990 intègre cette dimension dans ces stratégies de production et de communication interne.

Ce changement de paradigme symptomatique de la libéralisation sociétale aurait pour but de redonner de la liberté aux salariés au sein de l’entreprise afin de leur donner le sentiment d’un épanouissement personnel, d’une élévation sociale. De manière cognitive donc, l’individu gagnerait en ambition et en estime de lui-même, et le sens qu’il donnerait a son action le rendrait non seulement plus productif mais également plus coopérant. La lecture de Spinoza par Frédéric Lordon dans Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza nous permet d’identifier la nature de cet effet. La thèse proposée par Spinoza consiste à dire que l’assujettissement total au système capitaliste n’est possible que par l’absence de tous désirs de satisfaction autres que ceux se ralliant à la force dominante. Ainsi le management voudrait faire croire à l’autonomisation des tâches par le conditionnement des salariés, ce conditionnement n’étant que le désir financier. Pour Spinoza, « l’argent est le condensé de tous les biens »5, ou autrement dit l’objet même du désir. Ce désir qu’il nomme conatus se trouve donc limité par la force capitaliste, bien qu’étant en premier lieu « l’effort par lequel chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »6. Le conatus pousse la liberté d’entreprendre, la liberté de désirer avoir, faire et faire-faire, ce qui est ensuite limité par la société.

Nous voici donc confronté à une forte contradiction : le désir d’agir comme source d’émancipation et sa limitation par l’intériorisation de l’idéologie dominante par l’individu. L’Ecole de Francfort et notamment Adorno et Horkheimer mettaient en lumière dans leurs recherches sur les industries culturelles la passivité des acteurs face aux pouvoirs dominants et à la culture, et de ce fait leur aliénation. Cependant ces pratiques managériales et plus largement culturelles visant à considérer l’individu comme un objet passif ont été contestées par des régimes de pensées. Leur but était de démontrer que l’homme pouvait désirer être pleinement acteur de sa vie et de son émancipation. Les Culturals Studies ont ainsi eu comme ligne de recherche l’idée selon laquelle les communautés et sous-cultures pouvaient construire elles-mêmes leurs existences et constituaient des secteurs réflexifs d’émancipation sociale. Cette dimension critique face à l’image du consommateur culturel passif se place dans une démarche de libération des groupes minoritaires, une reprise en main de leur vie par ces groupes sociaux marginalisés. Ainsi donc, l’empowerment trouverait ses limites politiques et culturelles par ces recherches, lesquelles nous poussent à nous interroger sur la véritable nature du pouvoir mis dans les mains des individus.

Comme il a été dit précédemment et pour l’expliciter au sens de Laure Ferrand, le processus d’empowerment a pour but de « stimuler l’initiative de chacun à travers une réappropriation du savoir et une réflexivité émancipatrice »7. La double articulation mise en lumière par Marie-Hélène Bacqué, entre terminologie du pouvoir et apprentissage pour y accéder est réhabilitée par ces propos et pousse au questionnement sur cette conception du pouvoir. L’empowerment, en somme de tout ce qui a été dit ici, serait l’assemblage de cette dimension politique et de l’apprentissage des communautés et sous-communautés pour y parvenir dans un contexte de libéralisation de la société. Plus succinctement il s’agirait de réhabiliter un contrat social entre dominants et dominés pour équilibrer le partage du pouvoir et des moyens d’actions. Il faut donc se demander si l’empowerment, au-delà d’une stratégie étatique ou managériale, peut être réellement pratiqué de façon sincère et utile à l’émancipation sociale. Pour Bernard Jouve, trois idées concernant l’empowerment permettent de répondre à cette interrogation. La première consiste pour des optimistes à considérer l’empowerment comme un facteur de démocratisation par la diminution des conflits sociaux et rapports de forces entre dominants et dominés. La seconde concerne des sceptiques pour lesquels l’effet de l’empowerment serait en réalité limité. Finalement la troisième idée est critique et porte à percevoir l’empowerment comme une mise en place purement stratégique de l’État afin de se déresponsabiliser de certains éléments de la société.8 Globalement, l’empowerment viserait à renverser les rapports classiques de domination par un transfert des ressources politiques et de capacités d’actions.

Les différentes visions s’entremêlent donc et il est difficile de percevoir une réelle dominance dans les pratiques d’empowerment. C’est pourquoi il est nécessaire de les actualiser à notre société contemporaine par la démocratisation et le partage de données ou savoirs, et plus précisément via les réseaux communautaires et associatifs, Internet, l’art, l’expérience ou le Do It Yourself.

Bibliographie :
1- SCORALO Julien, « De la reconnaissance à l’influence ? Heurts et enjeux d’une tentatived’empowerment en France », Géographie, économie, société, 2006/1 Vol. 8, p. 87-106.
2- BACQUE Marie-Hélène, « Empowerment et politiques urbaines aux Etats-Unis », Géographie, économie, société, 2006/1 Vol. 8, p108.
3- JOUVE Bernard « Éditorial. L’empowerment : entre mythe et réalités, entre espoir et désenchantement », Géographie, économie, société, 2006/1 Vol. 8, p. 5-15.
4- BACQUE Marie-Hélène, « Empowerment et politiques urbaines aux Etats-Unis », Géographie, économie, société,  2006/1 Vol. 8,  p. 122.
5- SPINOZA cité par LORDON Frédéric, dans Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza, Paris, La Fabrique éditions, 2010. p25.
6- LORDON Frédéric, Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza, Paris, La Fabrique éditions, 2010, p17.
7- FERRAND Laure, « Subculture musicale. La musique pratiquée aux marges », Volume 8, n°1, 2011, p321.
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