Réseaux sociaux : ce nouvel ordre social qu’il nous faut comprendre

Depuis deux décennies, les pratiques individuelles et collectives, les liens interpersonnels et la vie du politique auraient été profondément transformés dans nos sociétés occidentales de part l’arrivée de nouvelles technologies numériques. Ce constat, nous pouvons le faire en regardant autour de nous, dans la rue, nos salons, au travail ou en famille, les liens, les conversations et les centres d’intérêts qui s’y définissent. Les moyens de communication se seraient étendus, globalisés et socialisés. A ce sujet, trois idées sont à approfondir.

Ordinateur portable, tablette tactile, smartphone, montre et même lunettes de vue… Aujourd’hui, le support technologique est un vivier d’innovation sans précédent. Toujours à la recherche des outils de demain, les chercheurs et développeurs nous assaillent de produits aux services loufoques et originaux, dont l’utilité n’est soit, pas toujours remarquée, mais dont le progrès est souvent salué. Des frigos aux recettes personnalisées, des réveils olfactifs, des montres qui font tout ce qu’un ordinateur peut faire, des chaussures connectées pour votre footing… Rares sont les produits du quotidien qui n’ont pas encore connu leur évolution technologique. Si ces produits sont pour la plupart bien au-delà des bourses classiques des consommateurs numériques, la plupart des supports ont connu ces dernières années un abaissement des coûts assez conséquent pour qu’une majorité d’individus puissent s’en procurer dans les pays développés. Les ordinateurs portables et les téléphones ont ainsi pu pénétrer la plupart des foyers occidentaux avec des prix variant en même temps que l’offre technologique substituée. En 2012 déjà, un article du site web du journal Le Figaro fait écho de ces baisses considérables, à partir d’une étude du cabinet statistiques GfK. Ainsi, les prix des téléviseurs auraient baissé de 40% en quatre ans, celui des ordinateurs de 35%, des lecteurs DVD de 75% tandis qu’apparaissaient sur le marché les tablettes, micro-ordinateurs et autre smartphones.

L’augmentation de la concurrence n’y est pas pour rien. Si les premiers téléphones intelligents d’Apple, les Iphones, faisaient office de révolution dans le champ technologique, ils ont été aujourd’hui largement rattrapés par de nombreuses marques proposant des services plus ou moins identiques pour un prix inférieur : lorsqu’un Iphone 6S coûtent aujourd’hui au moins 750€, la marque française Wiko propose son modèle le plus pointu à 300€. Prix en baisse, technologie de plus en plus performante et concurrence grandissante… Autant d’éléments expliquant un accès à la technologie de plus en plus important dans les sociétés occidentales et plus particulièrement en France, champ de cette analyse. Mais qui dit augmentation des supports et des outils dit également évolution des usages. Si aujourd’hui, tout un chacun peut se doter d’un appareil numérique, il n’en demeure pas moins que les pratiques varient selon les individus, les usages, les motivations individuelles et collectives. Cela suppose la considération du champ technologique comme un espace de construction social à part entière, constitué de normes et de valeurs singulières. Il nous faut comprendre comment le numérique a su s’imposer en quelques décennies dans le champ social, comment les constructions identitaires et collectives ont évolué à travers son rayonnement.

L’accès largement plus facile aux technologies aurait participé à la modification croissante des normes de vie commune, s’installant peu à peu dans le débat publique dans une double dimensionnalité paradoxale. Tout d’abord, beaucoup conviennent que l’augmentation des possibilités d’usages de la technologie aurait permis d’innombrables valorisations démocratiques dans le monde, un accroissement de l’accès à l’information permettant à l’esprit critique de se développer et à une revalorisation de la parole individuelle. Cependant, il serait également admis par un bon nombre de détracteurs que ces mêmes outils seraient la cause d’une perdition de la communication interpersonnelle, l’espace du repli du soi, le lieu idéal pour le développement d’une parole de propagande ou l’affaiblissement du niveau des discours du politique.

«L’un des aspects les plus prometteurs et selon certains les plus inquiétants de l’environnement numérique est son impact immédiat sur la culture au sens large, sa restructuration accélérée et presque irrésistible des valeurs culturelles.»1 

Quelle que soit notre position dans ce débat si complexe, nous sommes face à une restructuration de notre environnement social global par l’arrivée d’un phénomène d’innovation numérique et technologique sans précédent. Cette transformation du social impliquerait des modifications du vivre-ensemble, des pratiques de la vie quotidienne et du regard sur autrui. Plus les années ont passé, plus les innovations ont permis aux outils de transformer les vies quotidiennes : des alertes automatiques à chaque nouvelle information mondiale sur nos téléphones, des centaines de milliers de recettes de cuisine à disposition, des livres dont les pages se tournent en un glissement de doigts sur un écran, des réseaux permettant de communiquer avec le monde entier en une petite seconde… «(…) il est possible de dire qu’en quelques années le monde a rétréci à la mesure de l’immédiateté, de la proximité et de la rapidité qu’offrent ces nouvelles technologies.»2 L’homme aurait alors une demande de rapidité, concrète et immédiate. De l’information en continue à la télévision aux hommes et femmes politiques qui se créent des comptes Twitter, les personnalités publiques, institutions ou entreprises surfent sur la vague du numérique afin de répondre à une demande qui augmente en même temps qu’elle gagne en réticence. L’accès quasiment illimité aux nouvelles technologies donnerait naissance à un ordre social nouveau et globalisé dont les frontières reproduiraient la culture dominante.

«Notre environnement communicationnel quotidien a, sans qu’on le réalise vraiment, sensiblement changé tant du point de vue de la technique que des supports, au point qu’il est nécessaire de se pencher sur des exemples factuels pour pouvoir mesurer le changement.«3

Twitter, Facebook, SnapChat, Periscope, Instagram… Nous pourrions en citer des dizaines, des centaines. Des sites Internet aux applications smartphone, de Windows à Apple, des tablettes aux montres, les applications se sont largement implantées depuis plus de dix ans dans nos appareils technologiques quotidiens. Ces outils, ce sont pour la plupart des réseaux sociaux, des jeux, des services et des lectures. Souvent gratuites, rapidement téléchargeables, les applications seraient largement soumises à notre acceptation de leur présence et à la mémoire restante sur notre téléphone. Parler avec son cercle d’amis à chaque instant sur Messenger ? 72,22Mo. Poster des photos éphémères et instantanées à ces amis sur Snapchat ? 52,23 Mo. Envoyer au monde entier la représentation visuelle de son repas, de son footing ou d’un paysage sur Instagram ? 81,92 Mo. La communication aujourd’hui se calcule en données disponibles, en mémoire interne, en carte sd, en rapidité d’envoi, en vitesse de capture, en choix de filtres. Chaque outil a son application, chaque application son usage, chaque usager son mode de communication. Subjective, donc, la communication digitale ? Peut-être pas tant que ça. Le digital native choisit son format dans un panel immensément large tout en se soumettant au réseau comptant le plus de participants : il est bien triste de communiquer si personne n’est connecté pour y répondre.

Les grands réseaux ont créé un sillon de modes de communication dont les normes restent souvent similaires : rapidité, intuitivité, largeur du réseau et valeurs identifiables. En un clic, voilà l’internaute connecté au monde entier, capable de mettre en réseau ses différents appareils et travailler sur tous les supports, à n’importe quel instant. En deux clics, il peut prendre une photo de son petit-déjeuner et le partager à sa communauté, ajouter un hashtag et élargir son spectre d’abonnés. En trois clics, le voilà à la découverte des nouvelles du monde entier, à l’affût des nouvelles modes et des futures tendances 2.0. Des plus jeunes (la fameuse génération X, née après 1996 dont on annonce déjà qu’elle va révolutionner le monde du travail), aux jeunes adultes (cette génération Y, des années 80 et 90, qui tendait déjà à modifier les pratiques de communication et de marketing en apprenant à se servir des réseaux) sans oublier tout ceux qui ont du apprendre sur le tard à utiliser les outils… Chacun a son usage, sa méthode d’utilisation, que les créateurs et développeurs d’outils cherchent à déceler pour créer le réseau idéal pour chacun. «Il est aisé de comprendre que ces différentes activités reposent sur des capacités cognitives et des connaissances culturelles qui ne sont pas le lot de tous. Comme pour les autres produits culturels, un apprentissage est nécessaire.»4 L’apprentissage du réseau social est nécessaire pour d’une part intégrer une communauté, ce qui n’est pas si évident selon les réseaux (je pense notamment à Twitter ou Instagram, dont l’absence de liens d’amitiés concrets avec les autres membres du réseau freine à augmenter la communauté), et d’autre part pour savoir comment élargir cette communauté grâce à la maîtrise de ses codes.

C’est ainsi que les réseaux sociaux voient apparaître des e-influenceurs. «Lorsque Katz et Lazarsfeld ont élaboré en 1955 un modèle de l’influence interpersonnelle comme relais de l’information diffusée par les médias, ils lui ont donné un cadre bien défini autour de la figure du leader d’opinion et de sa zone sociale d’influence, le groupe primaire.»5 Si cette analyse prend naissance dans une théorisation des médias, force est de constater que cette même dynamique est observable sur les réseaux sociaux. Les leaders sont ces mêmes qui ont une maîtrise parfaite des outils : moyens techniques, rhétorique du web et normes visuelles en sont parfaitement homogènes. Les leaders connaissent leurs outils et ont les moyens d’avoir une communication qui dépasse les possibilités des utilisateurs lambda, et se créent ainsi une communauté capable de dépasser le nombre de fans de la page web d’un artiste connu, d’un politique ou d’une marque. Ainsi, les nouvelles technologies numériques et plus particulièrement les réseaux sociaux redéfiniraient notre paysage médiatique, culturel et social, jusqu’à pré-dominer sur le marketing et ainsi inverser les normes traditionnelles de ce secteur.

Bibliographie :
1DOUEIHI M., La grande conversion numérique, Éditions du Seuil, Lonrai 2008, p.16-17.
2ANTOINE J., « Travail social, lien social et Internet », Empan 2009/4 (n° 76), p.94.
3ANTOINE J., « Travail social, lien social et Internet », Empan 2009/4 (n° 76), p. 93
4 ANTOINE J., « Travail social, lien social et Internet », Empan 2009/4 (n° 76), p.98.
5 PASQUIER D., « Les jugements profanes en ligne sous le regard des sciences sociales  », Réseaux 2014/1 (n° 183), p.17
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