L’art du Do It Yourself : l’impertinence pour l’émancipation

Quel autre domaine que l’art pourrait se targuer d’être plus proche de la philosophie Do it Yourself ? Si pendant longtemps il n’aurait eu que pour seul objectif la représentation des figures divines, il est devenu avec le temps partenaire du profane et s’est libéré du pouvoir en découvrant sa possible visée émancipatrice, tout en restant souvent contraint à de nombreuses normes issues du classicisme. Des individus se sont libérés de ces règles au début du XXe siècle.
En opposition avec le pouvoir alors en place, des artistes se retrouvent à Zurich, à Paris ou à New York au début du XXième siècle dans le but de bousculer les normes artistiques, de bouleverser les consciences par l’art. Ainsi c’est en 1916 que les artistes Dada vont se faire connaître et surtout reconnaître pour leur impertinence et leurs provocations, ceci dans un désir d’opposition radicale à la guerre. L’écrivain Tristan Tzara écrit en 1918 :
« Ainsi naquit DADA d’un besoin d’indépendance, de méfiance envers la communauté. Ceux qui appartiennent à nous gardent leur liberté. Nous ne reconnaissons aucune théorie. Nous avons assez des académies cubistes et futuristes : laboratoires d’idées formelles. »
L’avant-garde dont ils font preuve va constituer les prémisses de nombreux mouvements artistiques et littéraires. Les moyens de ces artistes sont faibles et leur art se constitue de fabrications, de déconstruction des codes, en proie au doute et à la torture de l’esprit. « L’artiste nouveau proteste : il ne peint plus (reproduction symbolique et illusionniste) mais crée directement en pierre, bois, fer, étain, des rocs, des organismes locomotives pouvant être tournés de tous les côtés par le vent limpide de la sensation momentanée. », explique Tzara dans ce même ouvrage. Par les photo-montages, les assemblages, les constructions invraisemblables, ces artistes s’installent dans une démarche de Do it Yourself dont l’objectif est de faire réagir les observateurs par la provocation visuelle et l’humour à partir d’objets détournés. L’un des artistes les plus emblématiques reste aujourd’hui Marcel Duchamp dont les oeuvres n’ont de cesse de déranger et de bousculer ceux qui s’en approchent. Pendant cinq ans les artistes forment une contre-culture marginalisée pour les différences profondes qui les séparent des courants artistiques classiques. Une scission au sein du mouvement va cependant le conduire à sa perte en 1921. Des premières divergences naissent entre les deux écoles constitutives de Dada : ceux qui prônent une absence entière de toutes références au bonheur et à la joie contre ceux persuadés que le mouvement a un rôle de précurseur à tenir. Entre Tristan Tzara et l’auteur André Breton, les tensions sont de plus en plus vives. L’histoire raconte un débordement lors d’un procès allant jusqu’à la bagarre générale, André Breton cassant le bras du journaliste Pierre de Massot, marquant pour ainsi dire la fracture définitive entre les différents genres du mouvement. Si pour certains le mouvement s’éteint en 1921, ce n’est en réalité que partiellement. André Breton publie ainsi Le Manifeste du Surréalisme en 1924 dans lequel il explicite son courant, affirmant se placer dans une dé marche hasardeuse, indépendante, hors du temps. Un « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement (…). » Dada et par sa suite le surréalisme constituent donc un point de départ pour toute une culture artistique Do it Yourself de par sa dimension collective et libertaire, son refus de la normalisation, son opposition aux conflits et à l ‘obligation d’obéissance, son avant garde. La continuité du mouvement Dada, nous la retrouvons de nombreuses années plus tard dans la musique avec le mouvement punk, symbole inébranlable de la culture Do it Yourself.

Les punks : l’emblème Do it Yourself.

Mettre en lumière le mouvement Dada n’est pas chose innocente. Après sa supposée mort au début du XXe siècle, différents courants se sont inspirés de ses codes et valeurs, reconstruisant les formes symboliques de l’art et poussant à la participation des spectateurs. Dans cette direction, le mouvement punk apparaît à la fin des années 1970 comme le petit frère des dadaïstes. Ayant pour but de « confirmer le passage d’une culture de la consommation à une culture de la participation », le courant musical et idéologique rock britannique effraie les politiques, impressionne les bourgeois et attire la jeunesse. Le mythe ? Une phrase d’accroche simple et efficace pour appeler la jeunesse à créer, agir, se révolter, se libérer du pouvoir et de la consommation : « This is a chord, this is an another, this is a third, now form a band ». Publiée et illustrée en 1976 par le fanzine britannique Sidebruns, la phrase fait mouche. Le mouvement est né.

« Pour le sociologue britannique Dick Hebdige, cette illustration constitue la « maxime suprême de la philosophie punk ». En réalité, elle cristallise une vulgate participant puissamment à la démocratisation des pratiques culturelles, c’est à dire qu’elle démystifie le processus de production culturelle en soulignant que, désormais, chacun est en capacité de passer à l’acte. »
Sous la forme d’une idéologie participative et collective, le punk installerait dans les esprits de beaucoup une nouvelle possibilité d’existence portée par une alternative bien attirante, celle de l’artiste et de sa liberté créative. Tout serait possible, alors pourquoi ne pas essayer ? Volonté de faire participer tout le monde, de ne pas représenter une culture élitiste, d’apprendre seul. Il s’agit pour le spectateur de ne pas être passif face à la culture mais bien d’acter pour y participer, pour produire. De cette manière nous nous retrouvons une nouvelle fois en rupture face aux idées selon lesquelles les industries culturelles aliènent les individus (Adorno et Horkheimer) en plein essor du capitalisme et de la société consumériste. Le contexte d’instauration de ce mouvement et de son idéologie n’est en effet pas anodin. Ce besoin de passer à l’action s’insère dans une société en proie aux crises : désindustrialisation, ultra-libéralisme et choc pétrolier. Les acteurs du mouvement se retrouveraient dans cette volonté d’autonomisation de la production culturelle, d’indépendance et d’alternative. L’importance du rapport avec le public et de sa participation contribueraient de ce fait au détachement des formes de consommations habituelles, cela dans le but d’en créer de nouvelles sur le principe de l’expérience collective. Un rapport au monde qui se construirait en opposition à celui qui se crée sous les yeux de la jeunesse punk. Ainsi selon Fabien Hein :
«(…) la pratique punk permet également de construire, d’apprendre, d’expérimenter, de bricoler, de participer, de réfléchir, d’imaginer, de mobiliser, de rêver, de coopérer, de connecter, d’innover, etc. Ce faisant, la pratique punk exalte la conscience des individus. Elle accroît leur pouvoir. »
Empowerment artistique et Do It Yourself comme principale réponse. La musique punk a instauré un nouveau sens à la pratique musicale, son apprentissage et sa diffusion, caractéristique de ce que seront une dizaine d’années plus tard les prémisses du mouvement techno. Nous devrons nous interroger, au regard de ces émergences, sur les rapports et divergences de ces deux cultures. La chute prématurée du mouvement punk face à la réintégration en son sein des principes libéraux, comme nous le craignions précédemment avec Michel Foucault, est à questionner en parallèle de notre sujet. Avec son économie alternative et, de ce fait, ses difficultés à faire face aux enjeux financiers et idéologiques présupposés par celle-ci, le punk se serait quelque peu perdu dans ses conceptions par l’idéalisation de l’autosuffisance, et par là de l’underground. Ce questionnement n’a lieu d’être que si nous nous intéressons aux supports de diffusion utilisés pour développer la culture artistique à laquelle ils s’attachent. Des fanzines du mouvement punk au webzine actuels, l’art d’écrire est certainement la plus efficace manière de s’ouvrir au monde. Et de l’ouvrir aux autres.

Écris toi-même !

La chance que tout un chacun a de pouvoir apprendre à manier les mots, les phrases et le sens de sa langue a permis à de nombreux individus de se faire une place dans le domaine de la critique artistique. Pouvoir écrire, et surtout décider de le faire, ouvertement et librement fut au XXe siècle la première volonté d’une nouvelle association entre journalisme amateur et art alternatif. Diffusés dans les pays anglo-saxons à partir des années 1930, ces périodiques sont entièrement écrits et réalisés par ceux que l’on nomme les fans, contractions de fanatics, d’artistes contemporains. Ils s’inscriraient résolument dans une pratique Do It Yourself, reprenant les codes dadaïstes par leurs constructions en assemblages, collages et à partir de très faibles budgets. Les fabricants, constructeurs, inventeurs, écrivains, journalistes critiques de ces magazines personnalisés n’auraient aucun objectif monétaire et commercial dans leur démarche. « Zines are non-commercial, small- circulation publications which are produced and distributed by their creators. », selon Amy Spencer, explicitant ainsi la dimension idéaliste et passionnée de la fabrication de ces magazines indépendants. Reconnus principalement dans le mouvement punk, les fanzines ce sont multipliés à travers le temps dans le champ de nombreux genres musicaux, conservant leur démarche autonome de fabrication, sur le principe de l’échange gratuit, du don : This enables both writers and readers to avoid commercial dealings and idealistically reserts the process back to a time when exchange of goods was more common than moneraty exchange. » L’esprit d’autonomie et l’absence de transactions financières ne suffisent cependant pas à définir les fanzines et leur importance. Effectivement, la pratique d’autonomisation et le bénévolat inhérents à la pratique d’écriture du fanzine ne pourraient exister sans la dimension libertaire de la pratique d’écriture en elle- même. Car l’esprit zine serait ici : littéraire, satirique, critique, humoristique ou poétique, tous les styles sont autorisés et surtout aucune limitation n’est supposée exister chez ses écrivains et journalistes amateurs.

« They adopt the Do it Yourself principle that you should create your own cultural experience. It is the message that they pass on to their readers – that you can create your own space. Unlike the message of mass media, which is to encourage people to consume, the zine encourages people to take part and produce something for themselves. »
Ces anonymes prenant la parole pour défendre leurs valeurs et leur culture, s’affirmant au sein d’une communauté, une identité, s’inscrivant dans un espace et un temps précis, déclarant leurs passions – ou détestations – pour un fait culturel, politique, ou personnel, sont libres. Mais l’impression papier de ces périodiques a un coût pour ses écrivains et créateurs, principalement à une époque – des années 70 aux 90 – où les photocopies et imprimantes ne sont pas encore monnaie courante dans les foyers. La seconde problématique est alors celle de la diffusion de ces fanzines, forcément contrainte à une certaine proximité entre les écrivains et lecteurs. Les évolutions technologiques et l’arrivée du numérique vont entièrement changer la donne. Le nouveau média qu’est Internet ouvre les individus à des possibilités nouvelles de communications internationales et, avec le temps, de plus en plus illimitées. Certains hébergeurs ont alors décidé de mettre à profit leurs plate-formes pour les utilisateurs, sous la forme de pages publiques auto-gérées. Les blogs personnels apparaissent, les écrivains amateurs se multiplient et des magazines en lignes voient le jour un peu partout dans le monde. Et de tous âges, des apprentis journalistes critiques décident de monter leurs webzines, ces fanzines en ligne, symboliques de la redéfinition de l’espace avec l’arrivée de ce nouveau média qu’est Internet.
« The Do it yourself ethos of the scene fits in perfectly with the original idea of the internet – that it would be a non-commercial means of communication, with no geographical limitations, so many more people can communicate. The motivation for the zine remains the same, it is just the medium that has changed. There are now millions of online zines, web journals and blogs, resembling the Do it Yourself culture of previous decades and creating similar distribution channels. »
Cela permet aux écrivains et aux lecteurs d’éviter les transactions commerciales et de manière idéaliste de revenir à un ancien processus où l’échange de bons procédés était plus commun que le monétaire. Absence totale de coûts, diffusion illimitée, liberté – supposée – entière. Le monde du magazine amateur se reconstruit entièrement autour de cette nouveauté. Aujourd’hui ils sont des milliers à avoir envahi la toile, relatant avec désirs et convictions leurs récits de soirées et écoutes musicales, saisissant avec volonté les contre-courants et cultures en marge pour leur faire valoir leur légitimité et ainsi faire raisonner leurs ondes musicales à travers le monde.
Bibliographie :
BRETON André,Second Manifeste du Surréalisme, 1930.
HEIN Fabien, Do It Yourself ! Autodétermination et culture punk, Edition Le Passager Clandestin, Quetigny, 2012.
LELOUP Jean-Yves, Digital Magma, de l’utopie des rave parties à la génération mp3 , 2006, Le Mot et les Reste, 2013, p163.
SPENCER Amy, The Rise of the Lo-Fi culture , Marion Boyars, London, 2005, p17.TZARA Tristan, Manifeste Dada 1918, 1918.
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