Identités numériques : construction de soi et illusion du bonheur virtuel

L’individu heureux serait celui ou celle qui partage. L’intensité du bonheur partagé, le romantisme de l’action, la passion et l’expression de soi en opposition à la médiocrité de la vie quotidienne participeraient à ce que le “(…) Le consommateur devient ainsi le héros d’une « romance », la romance de sa vie quotidienne»1. Les nouveaux moyens de communication permettent aux individus de produire du contenu sur leur propre vie et de le partager au plus grand nombre. Quels sont ces besoins ? Comment se construit ce basculement vers l’identité numérique ? 

Selon S. Tisseron, la représentation de soi sur Internet répondrait à un besoin humain de se raconter. «Il s’agit là d’une composante éternelle de l’être humain, qui se différencie de l’animal par son désir de se raconter en utilisant des mots, mais aussi des images, et évidemment des attitudes et des mimiques.»2 Mais alors de quelle manière nous racontons-nous ? Afin de comprendre pourquoi les individus se dévoilent sur Internet, il nous est nécessaire de percevoir les différents modes de visibilité 2.0. L’identité numérique serait bi-dimensionnelle. Elle est d’abord signe d’une extériorisation de soi, montrant ce que l’individu est dans son être : un homme ou une femme, d’un certain âge, d’une nationalité, etc. La personne dévoile des informations sur ce qu’elle est intrinsèquement ainsi que sur ses aspirations et ses productions. Aussi, la simulation de soi représente ce hiatus entre ce que nous sommes dans notre vie réelle et ce que nous dévoilons de nous sur les réseaux sociaux, qui ne serait qu’une projection de notre être. L’identité numérique est alors en tension entre notre expérience subjective et ce que nous communiquons sur de petites expériences du quotidien non-caractéristiques de notre réel.

Il y aurait 5 formats de visibilités selon D. Cardon. Le paravent (des critères objectifs dissimulent les individus aux yeux de la majorité, comme les sites de rencontres), le clair-obscur (l’individu dévoile sa vie quotidienne et intime sur le réseau tout en ne communiquant qu’à un cercle de proches, Skyblog en est un exemple), le phare (l’individu produit du contenu et le partage sur un réseau dédié tel que Youtube, il y a dévoile sa vie privé en cherchant à le partager au plus grand nombre), le post-it (l’individu communique sous forme de textes courts sur sa vie à une communauté proche géographiquement et temporellement) et enfin le lanterna magica (l’individu prend la forme d’un avatar sur un réseau communautaire en ligne sur lequel il a une activité précise tout en étant dans la possibilité de dévoiler une partie de lui grâce à la désinhibition induite par l’avatar, par exemple World of Warcraft). En sachant que les différentes plate-formes n’ont pas le même mode de visibilité, l’utilisateur sait en s’inscrivant sur tel ou tel réseau qu’il va devoir dévoiler un pan ou non de son identité. Aussi, l’identité numérique, où qu’elle soit dévoilée et quel qu’en soit le degré de visibilité, reste une identité bafouée par le rapport distancié induit par l’écran. Plus le réseau a une approche de visibilité forte, plus la transformation de soi va être complexe. Aussi, plus le réseau dissimule, plus il est possible de transformer son identité au profit d’un réel simulé. Ces décisions sont prises par l’utilisateur du réseau et sont arbitraires et désirées. Chaque réseau et chaque mode de visibilité intègre les deux mondes, virtuel et réel, en tension. Pour réussir à mêler les deux univers, il est nécessaire d’avoir des aptitudes communicationnelles et relationnelles qui sont par ailleurs non équivalentes selon les individus, d’où les profondes inégalités de reconnaissance des différentes identités numériques. L’utilisateur doit alors cibler le réseau qui lui sera le plus favorable dans la démarche qu’il souhaite y intégrer. Quoiqu’il en soi, toute présence numérique induit une attitude opportuniste réfléchie. Néanmoins, les comportement sont prescrits : l’individu doit paradoxalement se plier à cette prescription pour exister sur le réseau : sous couvert d’une liberté dans le choix de représentation de soi sur les réseaux sociaux, il ne ferait finalement que le choix d’un mode pré-défini par les concepteurs, sans véritable alternative possible : il se soumettrait alors au réseau social désiré. Avant de nous plonger dans ce débat, nous devons tout d’abord comprendre les motivations des internautes dans leur choix de communiquer sur leur propre vie.

Pourquoi représenter sa vie en ligne

Selon l’étude de S. Naulin sur les blogueurs culinaires, la première volonté des blogueurs publiant leurs pratiques quotidiennes sur Internet n’est pas la reconnaissance d’autrui. L’utilisation serait davantage personnelle, un moyen de se mémoriser des recettes, d’immortaliser des instants, de se perfectionner dans les domaines d’écritures. Mais dans un second temps les blogueurs trouvent une sécurité dans cette construction identitaire et la reconnaissance de l’autre finit par l’emporter. «54 % des blogueurs déclarent ainsi avoir créé leur blog pour conserver leurs recettes (…) 78 % des blogueurs culinaires déclarent avoir créé leur blog dans l’objectif de « partager leur passion », et 80 % indiquent qu’il s’agit a posteriori d’un apport de leur blog.»4  Il y a donc une double dimension dans la volonté de se montrer sur Internet, la première étant un moyen de se construire soi-même et pour soi, la seconde étant de recevoir un retour positif d’autrui, qu’il fasse partie de la communauté de pairs ou non. Cette dernière dimension est intrinsèquement liée à la constitution d’un réseau. La communication personnelle en ligne participe alors à la construction de soi. Produire du contenu sur Internet est un véritable investissement si l’on cherche à communiquer et à intégrer une communauté. Certains blogueurs admettent avoir modifié leurs pratiques alimentaires depuis qu’ils ont commencé à produire du contenu. La présence sur les réseaux sociaux et l’intégration dans une communauté participerait à la construction de l’identité, la façonne et ainsi modifie le rapport à soi, à l’autre et aux pratiques quotidiennes de l’utilisateur, évoluant grâce à son activité en ligne. “En revanche, la reconnaissance apportée par le lectorat et les échanges qui se nouent avec lui au cours du temps constituent une incitation à la poursuite et à l’intensification de l’activité, ce qui, en retour, contribue au développement (ou au sentiment du développement) de la créativité et des compétences culinaires (…)»5 Un individu inscrit sur des réseaux sociaux pour des raisons personnelles serait finalement attiré par l’idée d’être intégré à une communauté et d’en percevoir la reconnaissance. Sur les réseaux sociaux cela s’accompagnerait d’un langage visuel et textuel normé créant des communautés précises et reconnaissables.

L’intégration de certains outils sur les réseaux sociaux a accru les pratiques sociales des internautes. Dans ce sens, les avis se sont largement propagés sur le web marchand depuis la fin des années 1990. Le concept de note et de commentaire s’est développé dans tous les secteurs par sa simplicité et sa rapidité d’exécution pour l’internaute. Les suggestions d’avis laissées par mail à la suite d’un service commandé en ligne intensifient ces pratiques. Sur Internet l’internaute a un sentiment de pouvoir dû en partie à la liberté d’expression et à la facilité pour s’exprimer qui s’y opèrent, souvent sans risques (dans la limite des discours autorisés par la loi). C’est en quelque sorte une situation d’empowerment. Cette démocratisation permet un accès accru et économique à la démocratisation, permettant d’avoir un panel plus important d’avis sur un restaurant et un plus grand nombre d’établissements référencés. Aussi, elle est l’expression de nouveaux acteurs : des consommateurs lambda qui s’emparent des moyens d’expressions critiques.

Pourtant le choix des réseaux sur lequel il est possible de s’exprimer et de se dévoiler serait en réalité prescrit par le réseau lui-même, et la liberté induite par la pratique en serait de toute façon altérée. Il y a donc un rapport complexe entre une liberté d’agir, de s’exprimer ou de se dévoiler sur Internet et la soumission tangible dans laquelle l’utilisateur s’installe en s’inscrivant sur un type de réseau : obligation de publier, intégration des modes de communication normé et acceptation des modes représentatives… Au risque d’être exclu des communautés s’il n’y adhère pas.

Modes représentatives et réseaux sociaux

L’intégration dans les communautés est issue de facteurs divers et complexes : la connaissance préalable de ce qui fonctionne ou non sur le web, les normes photographiques, la rhétorique employée… Produire du contenu sur Internet est une chose, percevoir l’approbation dans les retours d’autrui en est une autre, bien plus complexe et demandant, comme toute pratiques sociales construites, un apprentissage. Intégrer la communauté c’est répondre à un attente induite par la mode en vogue sur le réseau social, se placer dans le sens de la culture dominante pour surfer sur ses tendances, et éventuellement se faire repérer. «Elles [les modes] dessinent des géographies temporaires entre les groupes de ceux qui la font, de ceux qui la suivent, de ceux qui s’en moquent, de ceux qu’elles agacent.»8 La mode nous permet d’apprendre beaucoup sur nos pratiques sociales et nous donnent un aperçu de ce que nous sommes intérieurement.

«Les modes – c’est au moins une de leurs vertus – cassent les systèmes clos et statiques. Elles sont, dans le domaine des idées, un antidote à la pensée totalisante.»9

Il y aurait néanmoins deux dangers à la mode. Le premier est le basculement vers la pensée totalitaire par un contrôle social et une hégémonie intellectuelle. Le second est l’aliénation des esprits et la soumission intellectuelle, balayant toute expérience critique chez les victimes de cette pensée. Plus globalement, les auteurs s’accordent à dire que les modes sont bien plus qu’une vague histoire de vêtements. Pour E. Giuliani, «Elle irrigue tout l’art de vivre, impose son goût au loisir, au voyage, à l’alimentation (dont le fooding représente la version infiniment à la page), à la décoration intérieure, au langage même. (…)»10 La mode n’induit pas seulement une pratique alimentaire ou vestimentaire mais plus globalement une attitude sociale communautaire symbolisant un état d’esprit, un mode de vie et des modes de reconnaissance. Voilà la mode à laquelle nous nous intéressons : contemporaine et fluctuante, inclusive et exclusive, mais toujours synonyme d’une société plus largement caractérisée par la manière dont les individus souhaitent s’y voir représentés.

Cependant la mode n’induit pas uniquement la façon dont nous souhaitons représenter notre vie mais participe également à notre construction identitaire et collective. «La mode vestimentaire, l’art du parfum, la gastronomie se posent ainsi en systèmes distinctifs, par eux s’affirme la différence sociale, s’opère la reconnaissance.11» Il y a donc, dans la mode, un rapport de distinction qui se crée par la question de la reconnaissance qui y est supposée. L’intégration à une certaine communauté qui se veut supérieure à la masse, ou qui se distingue au sein d’une communauté de pair participe à la création les élites. Ainsi commencent les exclusions sociales, mais aussi les attirances, les jalousies, les tentations et les rejets réactionnaires. La mode est liée à cette dynamique de reconnaissance et de rejet, ne peut y faire abstraction et en est constituée dans son essence. Cette mode est caractérisée par sa classabilité, sa structure perceptive et ses conditions matérielles. Et ce sont des leaders d’influence, qui, mènent le navire, tout en ne correspondant pas exactement à la masse qui la suit, comme dans toute communauté sociale. Car créer du contenu sur Internet demande un budget (alimentaire, technologique, temporel) conséquent pour s’y consacrer à plein temps. La mode à suivre, et par ce biais les influenceurs suivis, ne sont pas le reflet d’une réalité sociale mais davantage la représentation d’un bonheur virtuel idéalisé.

Nous aurions tous le besoin d’exister à travers le regard de l’autre. Internet et plus particulièrement les réseaux sociaux, dans cette optique, sont des outils idéaux pour que nous puissions nous mettre en scène et percevoir l’approbation d’autrui dans son regard – ou ses commentaires –. Mais Internet reste un espace porté par des illusions : la première étant dans la liberté qu’on nous suggère dans les choix de mise en scène de nos vies.

Bibliographie :
CARU A., COVA B., « Expériences de consommation et marketing expérientiel  », Revue française de gestion 2006/3 (no 162), p.109
TISSERON S., « Les jeunes et la nouvelle culture Internet », Empan 2009/4 (n° 76), p. 37.
CARDON D. « Le design de la visibilité : un essai de typologie du web 2.0 », InternetActu.net, mis en ligne le 01.02.2008 [consulté le 06.01.2016].
NAULIN S., « Pourquoi partager sa passion de la cuisine sur Internet ? », Revue de la BNF 2015/1 (n° 49), p.41.
NAULIN S., « Pourquoi partager sa passion de la cuisine sur Internet ? », Revue de la BNF 2015/1 (n° 49), p. 43.
BEAUVISAGE T. et al., « Une démocratisation du marché ? Notes et avis de consommateurs sur le Web dans le secteur de la restauration », Réseaux 2014/1 (n° 183), p.163.
DAMPERAT M., « Vers un renforcement de la proximité des relations client  », Revue française de gestion 2006/3 (no 162), p.118.
« Phénomènes de mode », Études 2006/2 (Tome 404).
POULAIN J-P., Sociologie de l’alimentation, Presse universitaire de France, Paris, 2002, p208
Bibliographie

1 KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p71.

3 Kirk cité dans KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.423.

4 Idem, p.492-493.

5 KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.195.

6 Idem, p.205.

7 LELOUP Jean-Yves, Digital Magma : de l’utopie des rave parties à la génération MP3, Dijon-Quetigny, Le Mot Et Le Reste, 2013, p.14.

8 RUSSOLO Luigi, L’art des bruits, Milan, 1913.

9 Richie Hawtin cité dans KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.101.

10 KYROU Ariel, Techno Rebelle, un siècle de musiques électroniques, Paris, Édition Denoël, 2002, p.194.

11 Richie Hawtin cité dans KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.101.
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