Musiques électroniques et Do It Yourself : esthétique d’une époque en mutation

À la fin des années 1980, le mouvement techno et plus largement les musiques électroniques touchent les abords de la France jusqu’à se développer considérablement dans les années 1990. S’inscrivant dans le champs médiatique, représenté par les célébrités de l’époque et apeurant les politiques et conservateurs, la musique électronique a trouvé dans les années 1990 son premier point d’ancrage pour les raisons précises que l’époque correspondait à ce désir de liberté et d’émancipation. En 1989, le mur de Berlin tombe et rassemble l’Europe, et de nouvelles possibilités d’avenir s’ouvrent à la jeunesse européenne et française. La fin de la guerre froide est célébrée et marque un tournant majeur dans la construction identitaire, politique et sociale des générations contemporaines.

La nouvelle politique sociale et culturelle solidaire qui se met en place en Europe va s’accroître du fait de l’apparition d’Internet, donnant un nouveau change à la capacité d’agir individuellement et collectivement. Les rassemblements se multiplient en faveur de l’égalité des droits, les mouvements sociaux s’épanouissent. La communauté homosexuelle, en ayant la possibilité de s’ouvrir au monde et passée la difficile période d’hygiénisme subie durant les années 1980 avec le déploiement du SIDA, participera grandement à l’installation de ces genres musicaux festifs et électroniques des années 1980-1990 : eurodance, house music, techno, italodisco. Durant cette même période les boîtes de nuits branchées de la capitale telles que le Palace, Les Bains-douches et plus tard le Rex Club, dans lesquels les pionniers de la techno française – comment ne pas penser à Laurent Garnier – font de la nuit sa meilleure plateforme de diffusion. La Love Parade de Berlin en 1989 marque un nouveau tournant dans ces pratiques festives, réhabilitant les désirs de paix, d’amour et de tolérance pré-établis dans les années 1960 par les communautés hippies. La France s’en inspire, et en 1999 Jack Lang, alors ministre de la culture, crée la Techno Parade, marche techno symbolique de ce désir de promouvoir les cultures électroniques. La fin des années 1980 et l’ensemble des années 1990 se constituent autour de valeurs nouvellement définies : ouverture au monde, aux autres, libéralisation accrue de la société et rayonnement de nouveaux moyens de communications numériques. Cet ensemble d’éléments va permettre la création et le développement de nouvelles motivations d’indépendance et d’utopie collective, que la musique underground va se réapproprier, dans le sens de ces nouveaux paradigmes sociétaux, ou au contraire en s’en faisant les oppositaires.

L’underground et l’indépendance

Selon Jeff Nutall, l’underground porte en lui deux objectifs, le premier étant « de déclencher des forces au sein de la culture dominante afin de provoquer la dislocation de la société, de saper les fondements de la moralité, de la ponctualité, de la servilité et de la propriété. » et la deuxième étant « d’étendre les possibilités d’épanouissement de la conscience humaine au-delà des frontières déshumanisantes définies par le cadre politique et l’utilitarisme. »2 Si le second objectif peut nous sembler clair et vérifiable, le premier quant à lui trouve difficilement sa justification dans les différents ouvrages et témoignages des artistes et membres du mouvement techno. La question de la rébellion face à un système dominant a été sujet à de nombreux débats internes. L’une des premières scènes techno, originaire de Détroit, fut appelée – et s’appelle encore – Underground Resistance, label marquant des années 1990 créé entre autre par Mad Mike et Jeff Mills. La simple évocation de son nom peut nous donc amener à penser que ces artistes se sont situés dans une démarche revendicative. Au-delà d’une volonté de dislocation de la société, vraisemblablement inexistante dans le mouvement techno, le désir de partager collectivement en fait bien partie intégrante. Comme l’explique Anna Zaytseva dans sa définition des sous-cultures undergrounds,

« L’excellence délimitée du spécialiste qualifié est sacrifiée au nom de l’individu universaliste, autogestionnaire, mais se solidarisant avec ses semblables qui, comme lui, savent plus ou moins faire tout ce qui est nécessaire et ont une vision de tout le processus du travail engagé sur un projet. Cette disposition anti-productiviste à une solidarité mécanique est bien résumée par un principe d’ordre de l’éthique Do it yourself : chacun doit savoir tout faire de A à Z. »

Nous voilà face à une dé-hiérarchisation des tâches mais également à une logique de solidarité où chacun va apprendre de l’autre, dans le but de pouvoir gérer toute la grille productive de manière indépendante. Cette éthique de la non-spécialisation, nous la retrouvons par la baisse des barrières entre identités et agissements des acteurs du mouvements. Cela constituerait la formation d’une culture indépendante et underground.

L’autre dispositif auquel nous devons nous intéresser est bien la dimension financière et la recherche de gain par la commercialisation de contenu musical. Les pratiques de Do It Yourself suggèrent en partie une construction à partir de petits budgets et les dimensions collectives priment sur l’individualisation de la réussite. Pour Jean-Yves Leloup, l’indépendance de la culture techno fait d’elle une véritable sous-culture du fait qu’elle a depuis toujours existé grâce à une économie et des moyens de diffusions alternatifs. Les labels indépendants et les réseaux numériques internationaux de ces artistes ont permis d’un côté au mouvement de se globaliser au sein d’un public précis, mais d’un autre n’ont pas suffi à percer les grands canaux tels les radios. L’une des premières raisons est la volonté d’anonymat de ces artistes, restant en retrait de ces grands médias. Allant parfois jusqu’à se masquer le visage de manière volontaire, à l’instar du label de Détroit Underground Resistance, ou encore à changer de pseudonymes régulièrement dans leur carrière, ces djs ont fait leur choix. Le musicien et producteur allemand Uwe Schmidt a ainsi produit plus de quatre-vingt albums sous une cinquantaine de noms différents. Cette question de l’anonymat peut s’affirmer telle une nouvelle forme de revendication passive, ou du moins d’une valorisation assumée d’un éloignement face à la culture dominante. Mais certains djs populaires ont su exploiter les grandes maisons de disques et réhabiliter ces normes de l’underground sous le prisme du commerce. Les célèbres français Daft Punk, leurs casques sur la tête depuis vingt ans, en sont des exemples concrets. « La scène électronique de la fin des années 2000 ne se résume toutefois pas aux créations de ces musiciens et de ces djs populaires. Face à leur esthétique souvent jugée complaisante et mercantile par de nombreux amateurs, il existe toujours un réseau underground et alternatif, drainant un public et des musiciens passionnés. »7 Jean-Yves Leloup implique dans ces djs populaires les artistes Justice, David Guetta, Bob Sinclar. S’ils ont grandement participé à l’insertion dans le monde musical des sonorités électroniques, ils sont aussi considérés trop commerciaux et ne correspondraient plus aux valeurs véhiculées par le mouvement.

Nous sommes donc en droit de nous demander si le Do It Yourself, dans sa démarche d’indépendance et ses objectifs de valorisation du pouvoir d’agir, ne s’autolimiterait pas et n’induirait pas un obligatoire repli sur soi dans le cas d’une éventuelle réussite.

Autolimitation

Les désirs d’indépendance par l’alternative et le retrait face aux industries culturelles majeures se sont ainsi formés comme un état d’esprit collectif du mouvement techno et plus largement de la musique électronique. Cette éthique Do It Yourself d’alternative et d’indépendance s’arrête cependant là où le succès commence. Car si les pratiques autonomes existent en tant que réponse au manque d’alternative, que se passe-t-il lorsque de nouvelles possibilités s’ouvrent à l’individu ? La réussite financière et sociale peut-elle être acceptée au sein de ces mouvements ? Jean-Yves Leloup explique que les attitudes des djs populaires ne sont pas du goût des amateurs, préférant l’intimité de la scène, son anonymat, ce masque qu’elle s’attache autour du visage pour ne pas être vue. En bref, le Do It Yourself pourrait finalement s’auto-censurer ou plutôt s’auto-limiter dans le cadre de la réussite de l’un de ces praticiens, appelant à sa mise à l’écart du collectif. Selon Thomas Bangalter, membre des Daft Punk, « Le meilleur moyen de changer la musique de supermarché, c’est d’y rentrer. ». Disant ces mots, il marque son positionnement face à ces limitations opérées dans le mouvement et justifiant sa célébrité et son intégration sur le marché musical dominant. « C’est lent, je pense que tout le monde apprend en même temps, les labels indépendants apprennent à être plus sérieux, les multinationales apprennent à respecter les indépendants, espérons que par la suite tout le monde sera content.» Appel à l’harmonie. Vivons ensemble, vivons heureux, semble-t-il dire. «Donc, c’est vrai, on parle de popularisation aujourd’hui, de la démocratisation du truc. (…) Mine de rien, il y a énormément d’argent dedans et l’argent a différents effets plus ou moins positifs sur les personnes. » Le membre des Daft Punk explique de quelle manière son duo a vécu sa popularisation extrême et le fait qu’il soit jugé par certains comme trop commercial. Selon lui, entrer dans le système permet de le modifier de l’intérieur, de faire accepter au public des nouveaux styles musicaux, de démocratiser le mouvement.

Si le duo l’a bien vécu – peut-être grâce à son anonymat – ses membres ont-ils peur de ne plus respecter leurs principes underground en rentrant dans le système des majors ? Toujours selon lui, il est nécessaire de laisser les éléments se construire naturellement sans que l’Etat français ne donne toutes les clés au mouvement – à l’instar de Jack Lang lors de la Techno Parade – et offre à un système commercial de quoi s’étendre au-delà de la symbolique artistique. En somme, une situation d’empowerment anglo-saxonne dans laquelle le pouvoir donnerait les moyens aux publics et acteurs de la scène artistique tout en gardant main mise sur les débordements possibles.

« Contrairement à la France, où bien peu des premiers professionnels de la rave et de la techno ont réussi à transformer leur passion en business viable, les britanniques ont parfaitement compris comment passer d’une culture underground à un loisir de masse. C’est ce véritable esprit d’entreprise qui a notamment permis à l’électronique de connaître son apogée là-bas, au cours des années 1990. Mais c’est aussi ce gigantisme, cette exploitation mercantile des masses dansantes qui a causé la chute des superclubs et de leur économie.»

Le positionnement collectif face à la réussite individuelle, voilà donc l’interrogation portée par ces auteurs, mettant en lumière certainement la première limite du Do It Yourself : sa propre pensée.

Bibliographie :
Jeff Nutall, 1970 : 249, cité dans WHITELEY Sheila,  « Contre-cultures : musiques, théories et scènes, »  Volume! 9, n°1, 2002, p.6.
LELOUP Jean-Yves, Les Basiques : la musique électronique, ouvrage hypermédia en ligne édité par l’association Leonardo et publié sur le site Olats.org, 2012.
Thomas Bangalter cité dans KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.278.
Thomas Banglater cité dans idem, p.278-279.
KYROU Ariel, LELOUP Jean-Yves, RASTOIN Pierre-Emmanuel, RENOULT Jean-Philippe, Global Techno vol.1.1, l’authentique histoire de la musique électronique, Paris, Scali, 2007, p.432
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