Bonheur et réseaux sociaux : une quête de soi dans le regard de l’autre ?

Le bonheur serait un état de complète satisfaction. Il serait cet instant pendant lequel l’individu reconnaît avoir atteint le niveau le plus élevé de son bien-être personnel, et ce lors d’une expérience singulière. Le bonheur est une finalité recherchée chez les individus qui ne l’ont jamais connu, mais aussi un objet de quête pour ceux l’ayant trouvé puis rapidement perdu. Il permet donc de percevoir ou d’appréhender ce que serait notre vie si elle était maîtrisée, et alors de l’élever à un rang exceptionnel. Le sentiment de bonheur n’apparaît pas par hasard mais suite à une production de l’individu, une expérience désirée, choisie, préparée. L’homme heureux ne peut être passif. 

«Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important.» Il est donc nécessaire d’être acteur de sa propre vie, de connaître ses aspirations pour pouvoir espérer atteindre l’expérience optimale et connaître le bonheur individuel. Le bonheur a un caractère subjectif et singulier, dépendant des expériences et des désirs de chaque individu, tout en ayant comme linéarité de faire suite à une maîtrise de son environnement à un moment donné, permettant à l’individu de se sentir comblé. L’homme heureux n’a pas vocation à changer le monde, seulement à maîtriser sa propre existence.

Cependant être heureux semble être de plus en plus difficile dans des sociétés où les aspirations grandissent en même temps que  les technologies et industries délaissent les hommes des moyens de production. La difficulté alors est de ne pas céder à la manipulation de nos espérances de vie, de nos projets et de notre conception de bonheur au profit d’une vision idéalisée et normée par la société. «La solution réside dans la conquête graduelle de sa liberté à l’égard des récompenses sociales et dans l’apprentissage de la substitution de ces dernières par des récompenses choisies par soi-même.» L’homme doit repérer l’expérience optimale dans les instants de sa vie quotidienne sans céder aux aspirations de vie pré-établies par la société : la manipulation dans la conception individuelle du bonheur est source de frustration. Il faudrait se libérer du poids social. Si les symboles du rêve américain tels que la richesse, le pouvoir et la gloire sont aujourd’hui représentatifs de nombreuses aspirations au bonheur chez les individus, il n’en demeurerait pas moins dangereux de céder à ce type de recherche. L’homme aurait parfois une idée pré-conçue de ce qu’il désire réaliser durant sa vie, et sa représentation du bonheur s’en trouverait lésée. «Avec l’abondance et le pouvoir, l’escalade des attentes conduit à de nouvelles exigences, plus de confort et plus de richesse, de sorte que le niveau de bien-être désiré demeure éloigné.» Si l’individu est obnubilé par son bonheur futur et ses aspirations, il risque de passer à côté de l’expérience optimale qu’il est véritablement en train de vivre la spirale hédonique infernale.

Ainsi le confort dans lequel nos sociétés sont installées transforme grandement notre rapport au bonheur. Si les sociétés traditionnelles ou pré-industrielles atteignaient l’expérience optimale grâce à la réussite d’une tâche difficile ou à la satisfaction d’un repas issu d’une belle récolte, les hommes contemporains peinent à atteindre cet état du fait de la passivité à laquelle leur vie est sujette. L’industrialisation aurait ainsi profondément modifié le rapport des hommes au travail et à la vie quotidienne : simplification des tâches, travail à la chaîne, modalités de vie plus simples (la machine à laver en est un exemple concret)… Tous ces éléments rendraient l’homme passif, lui rendant l’accès à l’expérience optimale bien plus complexe. La difficulté rend l’expérience satisfaisante si elle est menée à bien : la vie facile ne rendrait alors pas heureux. L’homme contemporain, ainsi, serait bercé par l’anxiété. En cherchant une vie agréable et pleine de sens, l’individu peut se perdre dans une conceptualisation d’un bonheur idéalisé, inatteignable et non-représentatif de la vie. L’une des possibilités pour néanmoins atteindre cet objectif est le groupe de pair et sa représentation de son propre concept de bonheur.

Représentation de soi, le danger de la communauté

Lorsque le plaisir personnel est atteint, l’individu part à la recherche du bonheur. Cet état de satisfaction ultime ne saurait exister sans un mouvement dialectique concret entre le soi et l’autre, caractérisé par des allers-retours constants entre le concept individuel du bonheur idéalisé et sa concrétisation dans les yeux de la communauté de pair. Le bonheur individuel ne semble donc pas exister véritablement. La jouissance et le plaisir, selon n’existeraient que dans le partage avec autrui. Notre jouissance s’exprime à travers celle de l’autre, celui avec qui nous la partageons. «Les enquêtes ont confirmé à maintes reprises que nous sommes plus heureux avec des amis, en famille ou simplement en compagnie des autres. (…)» Selon M. Csikzentmihaly, afin d’atteindre ces objectifs sociaux et connaître un bonheur optimal, il est possible de manipuler l’image que l’on renvoie aux autres afin de perpétuer les standards dominants et avoir un retour positif dans les regards de ceux que l’on cible. Il s’agit de tout faire pour atteindre un projet communautaire tout en préservant sa nature et sa personnalité. L’individu joue alors différents rôles selon les contextes et les groupes de pairs avec lesquels il interagit.

Cette analyse du bonheur est donc en parallèle permanent avec la recherche d’acceptation de l’autre, de son approbation et de son partage de la jouissance. Nous devons alors le percevoir à travers la manière dont l’homme s’expose à l’autre. Le bonheur est un instant précis dans la chronologie de la vie réduit à son extase pure et s’isolant du reste. Ce moment est dans son unicité symbolique de la recherche d’idéal de vie. L’instant au sens de Michel Onfray se transforme en preuve d’une existence supérieure, nourrie par la dépense et idéalisée par son symbole. Des instants qui permettant la construction du soi. Aujourd’hui par exemple, l’acte photographique – comme celui de prendre en photo son repas – permet non seulement d’immortaliser l’instant mais également de le montrer à autrui. Il existe cependant un vide entourant cet instant. Les individus useraient des technologies pour le rendre immortel et lui donneraient une fonction transcendant la frontière de leur véritable existence : l’instant de plaisir deviendrait à l’œil de celui qui le regarde synonyme de la vie toute entière.

Des systèmes de significations permettent donc de capter les modes de vie, de calculer de façon rationnelle le degré de bonheur recherché et la manière dont il sera visible dans les yeux d’autrui. Ainsi il existe des modèles dont les individus s’inspirent pour réaliser à leur tour des objectifs et projets de vie, modèles qu’ils imitent de façon plus ou moins réaliste et avec plus ou moins de succès. Mais copier le projet de vie de l’autre permet-il d’accéder à l’expérience optimale ? Cette dernière ne devrait-elle pas être le fruit d’une introspection singulière, reflet d’une vie personnelle et d’aspirations individuelles ? L’une des dernières étapes nécessaire dans la réalisation personnelle est la recherche d’intégration dans un groupe. L’individu peut, dans ce processus, se perdre lui-même : est-ce le cas avec l’uniformisation des pratiques sur les réseaux sociaux ?

Réussite personnelle : égoïsme ou hédonisme ?

En s’attachant à comprendre ce qui motive les individus à se montrer et à sculpter une représentation singulière de leur vie, nous pouvons comprendre les pratiques sur les réseaux sociaux aujourd’hui. «La vie se résume à la collection de ces traits vainqueurs. une éthique volontariste, qui plus est dispendieuse, entend augmenter les chances de cristallisations heureuses. L’hédonisme comme fin est indissociable du projet de dépense, celui-ci n’étant qu’un moyen.» La recherche d’instants heureux dans la vie quotidienne est liée à un moyen financier certain. Une première définition de ce qu’est l’hédonisme se mêle alors à une caractéristique de ces adeptes, contemporains ou non, qu’est la richesse, ou du moins l’aisance financière. Aussi, l’hédonisme serait un moyen de ne pas succomber à la solitude de l’existence. L’individu chercherait l’approbation et le lien afin de partager son instant de jouissance, son plaisir et de ce fait en recevoir en retour. Notre représentation de nous-même et celle que l’on recherche dans le regard d’autrui serait alors un moyen de ne pas succomber à la solitude de notre être.  Si «Le pouvoir est dans les mains de la personne qui n’attend pas que les récompenses viennent d’autrui.», alors la plupart des individus captant leurs instants de bonheur et les partageant sur les réseaux sociaux ne seraient pas véritablement heureux et la jouissance qu’ils trouveraient dans les yeux de l’autre ne serait qu’une illusion. Ils partageraient leur jouissance pour qu’elle s’immortalise dans les esprits et qu’elles leur soient finalement renvoyée. Le bonheur est donc une expérience partagée, amplifiée par l’existence de l’autre tout en étant transformée par son regard.

L’instant, l’expérience optimale, la jouissance sont autant de dénominations permettant de percevoir ce que pourrait être le bonheur dans les yeux de celui qui le recherche : un système complexe et dialectique de représentations de soi face à l’autre. Toute dimension hédoniste se doit alors d’être confrontée à une stratégie pour soi et pour autrui afin de connaître le plaisir le plus important, un bonheur maîtrisé et calculé. Une stratégie largement visible sur les réseaux sociaux par les pratiques individuelles et entrepreneuriales dans la représentation de ce que tout un chacun peut percevoir comme une expérience de bonheur partagée à la communauté.

Bibliographie :
CSIKSZENTMIHALYI M., Vivre, la psychologie du bonheur, Pocket, Paris, 2014.
ONFRAY M., La sculpture de soi, la morale esthétique, Le Livre de Poche, La Flèche, 2003.

 

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