Alimentation et cultures numériques: une soif sociale et politique

Les mutations culinaires de ces dernières années, évoquées par Hebel et Mathe, ont mis en lumière des désirs nouveaux quant à l’alimentation des individus dans les sociétés occidentales, caractérisés par une production locale, de qualités souvent biologiques et globalement tentant de s’éloigner des industries dominantes de l’agroalimentaire et de leurs déviances. La standardisation des plats et des modes de consommation mêlés aux crises identitaires de notre temps auraient participé à l’ancrage social et culturel nouveau de la nourriture dans une démarche nationaliste, ou du moins chauvine.

Cette nouvelle standardisation participerait alors à l’éveil des consciences collectives quant à une alimentation fondée sur le bien-mangé, le fait-maison et les circuits courts de production. Ainsi, le bonheur de la dégustation et sa mise en œuvre serait à mettre en lien avec un espace réduit, plus proche du consommateur et dont l’expérience même de consommation serait en lien avec une notion de proximité. L’accompagnement des entreprises dans le processus de consommation participerait alors à produire un sentiment de bonheur partagé dont les nouveaux moyens de communication numériques favoriseraient l’élargissement. Ainsi cette quête du plaisir par la consommation alimentaire serait intrinsèque à la création d’un lien entre le mangeur et l’autre : la personne qui a préparé le plat, la personne qui a produit les aliments, le groupe de pairs. De cette manière, l’alimentation permettrait indubitablement l’incrustation d’un individu dans une société, dans une communauté, lui permettant de renouer avec une identité perdue.

L’alimentation de qualité et les circuit-courts ne seraient pas en inadéquation avec l’ouverture sur le monde et la mobilité nouvelle d’une génération née dans un contemporain globalisé. La construction identitaire et par ce biais, le ressenti du bonheur serait donc universellement partagé par les quatre coins du monde et lié à cette ouverture constante d’un pays à l’autre. Finalement, l’ancrage de l’individu dans une société par la consommation alimentaire ne serait pas uniquement fondé sur le patriotisme et l’intégration dans un pays mais davantage dans un système de valeurs internationales véhiculées en partie grâce aux réseaux sociaux. Ce renouveau alimentaire serait néanmoins à observer dans une dynamique dépassant les crises alimentaires françaises et frontalières. Au-delà, ce serait bien un monde qui se développe et dont l’industrie à changé le visage qui se lèverait aujourd’hui contre la mal-bouffe. Quelques mois après le rendez-vous mondial tenu en France de la COP21 et la Conférence Climat, lorsque des peuples du monde entier réalisent que le monde tel que nous le connaissions est embarqué dans une crise climatique sans précédent, force est de constater que l’alimentation, moteur vital des hommes, est une problématique à prendre en compte. Ainsi, la communication sur les réseaux sociaux numériques serait, à sa manière et dans la continuité de ce que nous évoquions précédemment à plus petite échelle, le porte-voix de ces communautés partageant en première valeur la quête d’un bonheur partagé et fondé sur le vivre-ensemble, contre les cultures de masse, la régression alimentaire et l’aliénation sociale.

La cuisine, un vecteur de sens

Cette dynamique nouvelle liée à l’alimentation ne pourrait donc voir le jour sans de multiples acteurs partageant les valeurs et désirant participer à leur manière à cet éveil des consciences. Les entreprises joueraient un rôle dans ce processus. Si nous parlions précédemment des modes visibles sur Internet réintégrées par les nouvelles entreprises et le danger que cela suscitait quant à la mouvance de ces tendances, il demeure que l’alimentation dépasserait parfois ces principes. Les pratiques de communication permettant aux internautes la découverte d’une certaine alimentation et l’implantation des entreprises dans des communautés participeraient à l’élévation de ces cultures culinaires. Ainsi, les start-up s’implanteraient de plus en plus dans ces systèmes de valeurs prônant le vivre-ensemble et le partage, l’expérience de consommation et la communication numérique. Take Eat Easy, entreprise de livraison de plats à domicile, propose à ses livreurs de se déplacer en vélo et s’inspire des principes d’auto-entrepreneuriat de Uber, tout en proposant des livraisons venues de restaurants locaux et non pas des chaînes majeures de restauration. La Fourchette, site Internet de référencement de restaurants, offre dix pour cent sur l’addition finale pour les individus réservant sur le site. Les restaurants sont soigneusement choisis pour leur qualité, leurs concepts, leurs originalités. Peu à peu, en France comme ailleurs, nous voyons émerger des entreprises alimentaires présentes majoritairement sur les réseaux sociaux et en lien avec ce que nous ne considérons alors plus comme une mode, mais comme un échelon primordial de la quête du bonheur des individus : une alimentation de qualité, éco-responsable dont on aide même les plus faibles bourses à en consommer. La cuisine alors ne serait pas seulement un canal permettant la représentation de soi individuelle et égoïste, l’intégration dans une communauté et l’accroissement des bénéfices d’une entreprise mais un vecteur de normes et de valeurs porteur de sens sur des désirs sociaux, économiques et politiques bien plus vastes.

Communication culinaire, sociale et politique

Nous pouvons percevoir les réseaux sociaux numériques comme des supports de communication internationaux porteurs de systèmes de valeurs. Plus largement, ils sont une nouvelle possibilité d’expression libre pour des individus peinant à trouver leur place dans des sociétés qui les oublient. Ainsi Internet et ses applications ont vu apparaître des communautés d’adeptes de pratiques alimentaires qui permettraient à des individus venus de continents différents d’échanger, de partager et débattre sur leurs opinions quant à ce sujet. La communication culinaire et ses représentations, assignées aux tendances actuelles et aux multiples possibilités d’élargissement des communautés, serait un vecteur de messages influant, permettant à des individualités originellement effacées ou à des entreprises locales de faire émerger leurs regards sur le monde. Des concepts alimentaires à la mode aux fondations éco-responsables que beaucoup souhaitent bâtir en partie grâce à la communication, nous ne pouvons que constater la portée majeure de l’alimentation dans l’établissement du vivre-ensemble.

Des repas diplomatiques, connus internationalement comme instants essentiels à la conclusion de contrats entre les nations, aux émissions de télé-réalité mêlant professionnels et amateurs de la cuisine venus des quatre coins du pays, chacun de ces dispositifs participent à la représentation d’un soi en rapport à l’autre. La grandeur d’un pays sera visible à la beauté de son assiette et son emprise culturelle à sa décision ou non de servir du vin à table. Les trois seules femmes présentes au concours télévisuel Top Chef de la chaîne M6 en 2016 sont devenus en quelques heures seulement le symbole d’un manque de femmes dans les cuisines françaises, et l’une d’elle, devenant finaliste, aura portée durant de longues semaines le fardeau assumé de n’être l’unique femme à aller aussi loin dans le concours, représentant par sa présence dans l’émission le manque de femmes dans la gastronomie française. La cuisinière israélienne de confession musulmane Nof Atamna Ismaïl, grande gagnante d’un autre concours de ce type, se bat depuis pour rassembler dans son assiette ses deux cultures malgré un conflit dépassant largement les barrières culinaires, représentant aujourd’hui un nouveau symbole de la réunion des peuples grâce à la cuisine. Des exemples de ce types existent par dizaines, et force est de constater l’emprise que la cuisine peut avoir lorsqu’elle est mêlée à des faits sociaux, écologiques, politiques. En ayant chacun des motivations individuelles, portées par une quête de bonheur personnelle et intime, ces personnes se sont intégrées dans des systèmes de valeurs plus larges et ressentis par des communautés concernées, relayées bien souvent par les réseaux sociaux numériques. Alors la communication culinaire devient une stratégie visant bien plus que l’expérience singulière de consommation, préférant modeler l’avenir du vivre-ensemble à coup de mélanges des cultures et de belles assiettes.

 

Bibliographie :

HEBEL P., MATHE T., « Le plaisir du cuisiné maison : pour le goût et la qualité », Consommation et modes de vie, n°275, CREDOC, mai 2015.

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