Autoportrait-2014

A 22 ans, j’ignore encore si je peux me considérer comme une adulte. Cela fait longtemps que j’ai dépassé l’adolescence. Au moins sept ans que j’ai arrêté de grandir. D’ailleurs, je suis quelqu’un de petit. Je ne peux pas attraper les aliments sur les étagères en hauteur au supermarché, je fais des ourlets à tous mes pantalons et presque toutes les personnes que je rencontre se baissent pour me dire bonjour. Je suis petite, mais pourtant j’ai 22 ans et je ne suis plus une enfant. Mais je ne suis pas une adulte non plus. J’apprends encore à vivre seule, même si j’ai quitté le domicile familial à 17 ans. Je demande toujours des conseils à mes parents lorsque je dois remplir mes feuilles d’impôts, lorsque je reçois de nouvelles factures où si je dois dépenser une importante somme d’argent.

Pourtant, je travaille depuis longtemps. Durant mes presque deux ans à Domino’s pizza, en tant qu’employée polyvalente, j’ai découvert l’entreprise. J’étais toujours trop petite pour attraper les pizzas et les ingrédients disposés trop hauts. Pourtant, les mots que j’entendais et les remarques que j’acceptais me poussent à croire que déjà, à 19 ans, je n’étais plus une enfant. J’ai fais depuis plusieurs stages durant lesquels mes responsabilités m’ont fait gagner en maturité. Un pas de plus vers la vie d’adulte. Pourtant, je n’ai pas encore 23 ans.

Tiraillée entre une vie d’enfant et un quotidien d’adulte, j’avance néanmoins portée par des ambitions professionnelles futures et des désirs réalistes. Quelles sont loin, mes utopies de jeunesse, lorsqu’à 12 ans je m’imaginais déjà écrire et réaliser mes propres documentaires, parcourir le monde et affronter ses dangers. A peine entrée dans l’adolescence, déjà je convoitais avec espoir des désirs journalistiques d’investigation, courageuse et rêveuse. Aujourd’hui, ces souhaits demeurent, rationnalisés, objectivés. Courageuse, je ne le suis peut-être pas encore. Rêveuse, j’essaye de le rester. La différence ? J’ai aujourd’hui 22 ans, toujours les mêmes ambitions, mais sûrement plus de raison. Me voilà donc tiraillée mais raisonnable, consciente de mes désirs et de mes projets, consciente de mes ambitions autant que de mes capacités, consciente, enfin, de l’avenir qui se projette autant que des mérites qu’il me faudra gagner. Tiraillée mais désireuse.

Depuis, j’ai également parcouru le monde. Partie à 12 ans, je suis revenue à 17 ans, pas encore majeure mais un baccalauréat en poche. Encore enfant, je découvrais les yeux grands ouverts les îles minuscules que sont Wallis et Futuna, leurs îlots et les lagons. Perdue sur un confetti dans la vaste étendue du Pacifique Sud, je faisais alors mes expériences. J’ai accepté de vivre sans magasins, sans téléphone portable, sans haut débit. J’ai réalisé que j’appréciais marcher pied nu, nager, dormir dans des hamacs. J’ai difficilement constaté que j’étais allergique aux moustiques, aux araignées et aux méduses, et que j’avais une peur bleue des cafards. Enfin, à mon premier retour à 15 ans, j’ai compris qu’une partie de ma vie serait toujours coincée de l’autre côté du globe, sur un confetti, tout plat, tout petit.

A mon retour ma peau originellement mate était alors bronzée. Mes cheveux bruns et lisses avaient quant à eux éclaircis sous le soleil tropical. Les jambes dégonflaient de l’humidité puissante qui nous accompagnait quotidiennement. Depuis, rien n’a vraiment changé. J’ai retrouvé ma couleur de peau naturelle, d’un brun orangé qui autorise beaucoup d’inconnus à me demander « d’où je viens ». Mes cheveux sont toujours bruns, toujours lisses. J’ai simplement dit au revoir à cette petite frange que j’avais alors décidé d’arborer. Je suis toujours petite. Je n’ai plus 15 ans.

J’ai encore voyagé. Partie pour la première fois comme une enfant, me voilà de nouveau à la conquête des territoires insulaires du Pacifique en tant qu’adolescente. J’ai 16 ans, les yeux mouillés par les larmes et je quitte Nantes, mon port d’attache, direction Tahiti. J’ai déjà arrêté de grandir et je ne suis pas encore prête à revivre les piqures de moustiques, les jambes qui gonflent, l’humidité étouffante et l’éclaircissement de mes cheveux. 16 ans et je vis à Papeete, au bord d’un nouveau lagon, sur une nouvelle île. Cette fois elle est plus grande. Il y a le haut débit. Il y a des téléphones portables. Il y a des montagnes. Il y a toujours des cafards. J’ai toujours les mêmes ambitions. Le soir, je contacte des journalistes que j’affectionne sur Internet afin de les interroger sur leur métier, sur les débouchés, sur mes chances d’y accéder.

En même temps que mon caractère s’adoucie et que mes ambitions se construisent, je muris, mes cheveux poussent, mais je ne grandis toujours pas. J’arrête pour la première fois de me ronger les ongles. Cela durera un mois : une anxiété vieille de toujours qui s’absente le temps des révisions du bac. Je m’accorde à me sentir heureuse de vivre dans les îles, désireuse de m’investir dans les médias, affrontant mes petites angoisses à coup de vernis à ongle et de bombes anti-cafards. Je noie ces peurs sous la pression de l’océan, à la rencontre des requins, et me découvre une passion nouvelle en leur observation.

A 22 ans, j’ai parcouru une portion du monde. J’en ai retenu une soif de parler, de partager, de faire connaître. Un désir d’exprimer ce que j’ai vu, ce que j’ai retenu, ce qui m’a marqué durant ces voyages singuliers. Ma découverte de la plongée sous -marine. La méconnaissance de la royauté wallisienne. Le sort tristement visible des aborigènes d’Australie. La pauvreté et la corruption de Tahiti. Les danses, les cuisines, les tatouages, les chants, les montagnes, les croyances de ces communautés inaudibles, en danger et elles aussi, tiraillées.

J’ai 22 ans et je vis en France hexagonale depuis 5 ans. Mes ambitions sont presque toujours les mêmes. J’ai définitivement arrêté de me ronger les ongles. J’ai appris à exprimer ce que j’ai vu et qui je suis. Je contacte toujours des journalistes sur Internet pour leur poser des questions. Je lis beaucoup. Mes cheveux en trois ans ont poussé, sont devenus verts, puis bleus, puis j’ai décidé de tout couper. J’ai aujourd’hui un carré mi long, brun et lisse : une décision adulte. J’ai la peau toujours mate, et on me demande toujours « d’où je viens ». J’ai arrêté d’essayer de répondre.

J’ai 22 ans et je suis tiraillée entre le Pacifique et l’hexagone, portée par mes souvenirs de voyages, curieuse de mon avenir. J’ai maintenant hâte de grandir. Peut-être à 23 ans serai-je une adulte, accomplissant mes ambitions, rêveuse et courageuse.

2014

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