Ekphrasis

Portrait du poète Armand Silvestre, Armand-Désiré Gautier, 1884.


L’homme a le regard vide, noir. Perdu dans le vide, il semble presque mort. Son visage est pâle, livide, sans émotions. Sa barbe se perd dans la noirceur de son costume, large et obscur, lui-même s’étirant dans la sombreur du mur derrière lui. À son bureau nappé de rouge, le poète paraît inerte. Sur la droite du tableau se tient une personne. Une femme ? Un enfant ? Difficile à dire, mais l’individu se penche dans l’entrebâillement de la porte, presque caché, comme s’il ne voulait déranger un moment de réflexion ou réveiller l’homme de ses pensées. La faible lueur sur le visage de cette mystérieuse personne affirme un regard timide.

Nous cherchons alors à suivre ses yeux, comprendre ce qu’il observe. La diagonale du regard nous oriente vers la table et les feuilles noircies. À coté d’elles se trouvent plusieurs livres, eux aussi semblant abîmés par le temps, les uns sur les autres, vieillissant ensemble. Suivant toujours le regard de cette personne nous posons nos propres yeux sur la droite de la table. Peut-être regarde-t-il la plume, posée dans son encrier. Ce dernier est entouré de cigarettes et de petites feuilles éparpillées, en désordre. Peut-être l’individu regarde-t-il aussi cette fleur fanée, au centre de la table, déjà séchée par la mort, effritée par l’oubli.

Dans cette pièce sombre, chaque élément paraît figé dans un temps passé, attendant l’inspiration du poète et le moment de reprendre vie. Notre regard alors se pose sur un instant d’action, sûrement le seul constituant ce tableau. Toujours porté par les yeux de l’individu de droite, nous nous arrêtons sur la seule main visible du poète. Entre ses doigts nous apercevons une cigarette rougie par la braise qui l’alimente et la maintient en vie. Une légère fumée s’en échappe, s’éparpillant dans la sombreur de la pièce. Cette cigarette allumée est le signe d’un temps arrêté et non plus mort. D’une temporalité figée et non plus oubliée. Le poète ne serait finalement pas livide et sa pensée peut-être encore éclairée. Cette cigarette, coincée entre deux doigts, contient le feu d’une réflexion en vie. Elle symboliserait alors la pensée du poète, de feu qui l’anime, son inspiration intérieure s’éparpillant également dans les pénombres de la pièce.

Cette cigarette, c’est le symbole d’un temps qui se déroule sous nos yeux. Autour d’elle tout semble mort, de la plume grisate aux feuilles et livres abîmés, aux cigarettes roulées et laissées pour compte à la fleur morte et fanée. Mais la cigarette respire par sa fumée blanche, son coeur bas dans la braise rouge. Elle se consume elle aussi mais n’est pas encore éteinte. Marque d’un temps qui passe sans jamais s’arrêter, elle n’est plus la mort comme nous l’entendons souvent, vieillissante, consumée et éteinte. La cigarette n’est plus signe de maladie et de noirceur mais la pointe de couleur au milieu de l’obscurité, le signe d’une vie qui, même quand on ne l’espère plus autour de nous, suit toujours sa route.

La cigarette remplace la plume dans la main du poète dans sa qualité vivante et animée. La plume ne pourrait bouger sans le mouvement de main de l’homme, ne pourrait se mouvoir sans la volonté de l’artiste. La plume n’est plus réflexive mais action, n’est plus la pensée mais le canal par lequel l’homme la met en forme. La cigarette, elle, n’oblige à rien. Elle est indépendante, brule seule et s’éteint lorsqu’elle n’est plus. Elle sent et puis ne sent plus. Telle la pensée d’un poète elle bouillonne de l’intérieur, jusqu’à se consumer et mourir.

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