Mommy

Critique rédigée en 2014 et publiée sur le webzine Across the Day.

C’était au dernier Festival de Cannes. Mommy, le cinquième film du « jeune prodige », avait plu, avait ému, surpris. Si bien qu’il avait remporté le Grand Prix du Jury, et cela symboliquement avec Jean-Luc Godard et Adieu au Langage. Un ex-aequo perçu alors comme la rencontre symbolique entre l’un des hommes du cinéma les plus respecté et le symbole d’une nouvelle génération.

Il y a quelques mois j’écrivais personnellement sur Tom à la Ferme. C’était mon premier regard sur la filmographie de Xavier Dolan. Et je m’étais promis, écrit noir sur blanc, de voir le reste de son oeuvre. Et j’ai compris pourquoi le jeune lauréat de Cannes suscitait autant d’admiration. Pourquoi lui, un jeune homme de 25 ans, arrivait à tous (ou presque), nous rassembler autour d’une idée toute simple : son cinéma est beau. Et par beau, il s’agit ici d’une beauté pure, d’une entière idéologie autour de la liberté, de la famille, de l’amour. Des personnes. Et du cinéma. Mommy est surement celui qui rassemble le mieux l’ensemble de ces symboles. Et en cela il se démarque implacablement de bien d’autres films dont l’histoire nous semblerait similaire à celle de Diane et Steve.

A la suite du décès fulgurant de son mari, Diane doit s’occuper seule de son fils, dont les troubles comportementaux se sont fortement accentués suite à la perte de son père. Nous sommes dans un Canada fictif en 2015, et après différents séjours en centres spécialisés, le jeune homme doit retourner vivre chez sa mère, expulsé du dernier centre prêt à l’accueillir. Une vie à deux qui doit se constituer à nouveau donc, entre une mère légèrement exubérante et paumée, et son fils prêt à tout pour la rendre heureuse malgré ses sautes d’humeurs. Voilà que l’on s’imaginerait alors facilement un entrelacement de scènes prouvant des difficultés de la reconstruction familiale, de la douleur de s’aimer lorsque les troubles de la vie nous submergent. Oui, mais ce que Dolan filme ici, c’est bien au contraire un amour mère-fils absolument passionnel, puissant et indestructible. Un amour violent, dans les mots, dans la forme, dans la puissance des gestes et dans toute sa vulgarité. Une gêne. Mommy est une histoire d’amour irrationnelle d’un fils envers sa mère, prêt à tout et même à son autodestruction.

Thème récurrent dans les films de Xavier Dolan, la relation mère-fils a trouvé ici son avènement, sa maturité, la liberté de d’assumer et s’auto-proclamer. Oui, une véritable claque qu’il nous envoie à travers l’écran, et une autre, et encore, et dans tous les sens. On en vient à se demander pourquoi il veut nous en faire baver autant, et surtout comment est-ce que cela peut fonctionner aussi bien. Parfois drôles, parfois déchirants, les deux acteurs – son adorée Anne Dorval dans le rôle de Diane et le sublime Antoine Olivier Pilon – livrent une performance particulièrement rare à l’écran, tordant les cœurs et les inspirants avec grâce et profondeur. Et ils ne sont pas les seuls, car une troisième personne prend place dans cette histoire (comme souvent dans les films du cinéaste). Une femme, apparaissant littéralement comme sauveuse au milieu du chaos de la vie de la mère et de son fils… qui vont à leur tour l’aider à sortir de son mutisme, d’une vie familiale touchée par un drame qui ne sera jamais nommé. Suzanne Clément, autre actrice fétiche du cinéaste, est une nouvelle fois imprégnée de sensibilité.

Kyla la voisine, Diane la mère, Steve le fils. Et cela suffira. Rarement on a vu comédiens
aussi stupéfiants de vérité. On en vient à rire, à pleurer, à pleurer de rire, à rire d’émotion. Xavier Dolan nous emmène dans un monde plus ou moins fictif où l’espace ne compte finalement que très peu. Le choix du format carré y est pour beaucoup, en 1:1 et donc entièrement fermé autour des personnages, à l’instar de portraits photographiques. Mais malgré ce cloisonnement à l’écran on ne se sent pas pris au piège, ni par le manque de dérives visuelles possibles, ni par l’omniprésence des acteurs. Une beauté et une clarté. Et cette finesse à chaque instant. Impossible de se sortir de la tête les scènes de skate de Steve, casque dans les oreilles. Ces rares moments de liberté où l’on se retrouve à l’extérieur, où la lumière apparaît entièrement à l’écran. Loin des ombres de la maison et du souvenir d’un passé difficile, les sorties de chacun des personnes retranscrivent un sentiment de liberté impressionnant. Comme si le bonheur était finalement ailleurs, dans l’évasion. A ces rares moments Xavier Dolan s’autorise, dans toute la liberté dont il aspire et qu’il s’octroie d’épanouir le format à l’écran large, classique du cinéma. Le cadre s’étend devant nous, en même temps que le monde autorise les personnages à le pénétrer.

Durant ces rares minutes, on aimerait que la musique ne s’arrête jamais, que le longboard continue sa route avec Steve, Die, et Kyla. Mais la musique parfois laisse place à de longs silence, oppressants, contrastant avec une bande-son quasi omniprésente. Les personnages dansent, chantent, pleurent et vivent au son de hits que l’on a tous nous-même écouté, une sorte de BO de vie, de Dido à Oasis, Andrea Bocelli sans oublier Céline Dion et son On ne change pas… certainement l’une des plus belles scènes du film. La musique est la caisse de résonance du cri d’espoir et de vie de Mommy. Et rythme nos rires et nos pleures, dans cette intrigue dont on ferait l’erreur d’anticiper la fin.

Lorsque les lumières se rallument, nos yeux semblent s’ouvrir à un monde bien trop grand. Vite, éteignons les lumières à nouveau, refermons le cadre avec Xavier Dolan, et recommençons.

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